J'ai un doctorat. Huit ans d'études après le bac, une thèse, des années de recherche. J'enseigne à l'université française. Devant les étudiants, on m'appelle « chargée d'enseignement ». Sur ma fiche de paie — quand elle arrive — on m'appelle « heures complémentaires ».
Je surveille les examens le samedi. Je corrige les copies le soir. Je réponds aux mails, je prépare mes cours, j'assiste aux réunions. De tout cela, une seule chose est payée : l'heure où je suis debout face à la salle. Le reste, l'université le reçoit gratuitement.
Je suis souvent payée avec des mois de retard. Rapporté aux heures réelles, mon salaire passe sous le SMIC. Et l'an prochain, rien ne me garantit qu'on aura encore besoin de moi — ni qu'un poste existera pour celle que l'on a pourtant formée pendant dix ans.
En Allemagne, elle s'appelait Hanna. Un ministère avait inventé ce personnage pour expliquer, sourire aux lèvres, pourquoi la précarité des chercheurs était normale — voire nécessaire à la créativité. Des milliers de voix ont répondu : Ich bin Hanna. Et le pays a été forcé d'en débattre.
En France, je m'appelle Léa. Je ne suis pas un cas isolé. Je ne suis pas une exception malheureuse. Je suis le fonctionnement ordinaire d'une université qui tourne sur celles et ceux qu'elle refuse de titulariser.
Je ne suis pas une variable d'ajustement.
Je suis Léa. Et vous ?
Connue, et tolérée. Des chercheur·ses payé·es sous le SMIC : ça n'émeut personne — un visage, si. Notre rôle : rendre cette précarité impossible à ignorer.
Ce que nous laissons à d'autres. Les syndicats (SNESUP-FSU, CGT FERC Sup, SUD Éducation) et la CJC informent sur les droits, accompagnent les recours individuels et l'action en justice, et publient des guides — comme le guide des droits de l'enseignant·e vacataire : un travail de fond irremplaçable, vers lequel nous vous renvoyons. Nous ne prétendons ni les remplacer, ni refaire ce qu'ils font. Ce que nous ajoutons : rassembler des centaines de récits dispersés en une preuve collective et visible — un visage, une voix, une force publique — qui sensibilise le grand public et pèse là où un dossier seul ne pèse pas. Les collectifs, associations et syndicats qui veulent faire cause commune sont les bienvenus.
Les informations juridiques de ce site sont générales et ne constituent pas un conseil juridique individualisé. Pour votre situation propre, rapprochez-vous d'un syndicat ou d'un·e professionnel·le du droit.
Pas des doléances. Des exigences — précises, chiffrables, opposables. Parce que ce n'est pas une collection de malchances à traiter au cas par cas : c'est un système qui tourne au travail sous-payé. Les deux premières ne se négocient pas : le scandale le mieux documenté, et le plus simple à faire cesser. Reste à vouloir.
Ces demandes, nous les posons aussi aux candidat·es à la présidentielle de 2027. Voir nos questions aux candidat·es →
Proposez vos revendications — et vos questions aux candidat·es.
Une revendication qui manque, ou une question que nous devrions poser aux candidat·es à la présidentielle ? Écrivez-nous à contact@jesuislea.fr. L'espace pour les proposer directement sur le site ouvrira très bientôt.
À l'approche de l'élection présidentielle, nous demandons que la précarité de celles et ceux qui font vivre l'université entre enfin dans le débat, dont elle est aujourd'hui absente. En Allemagne, un simple mot-clic — #IchBinHanna — a rendu visible tout un système et forcé la réforme à l'agenda politique. En France, ce système a un nom : Léa.
Nous voulons une université qui cesse de tenir sur le travail gratuit : ces heures de préparation, de correction, de surveillance données sans qu'elles ne comptent nulle part. Une université qui paie à l'heure juste et sans des mois de retard, où aucun salaire ne tombe sous le SMIC. Où l'on cesse de remplacer des postes par des contrats précaires reconduits sans fin, et où un « CDI » ne s'éteint pas avec un projet. Où contester un abus ne signifie plus perdre son contrat, sa thèse ou sa carrière.
Ce dernier point — briser la loi du silence qui protège les abus — semble le plus hors de portée. Il ne l'est pas : en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une coalition entre un parti conservateur et les écologistes vient d'inscrire dans la loi un cadre clair contre l'abus de pouvoir à l'université. La preuve que rien de ce que nous demandons n'est une utopie.
Agir n'est donc ni une question de camp, ni une question de moyens : c'est une question de volonté. Ce qu'une majorité a fait là-bas, la France peut le faire aussi.
Avec un collectif d'organisations mobilisées contre la précarité dans l'ESR, nous adressons les mêmes cinq questions à chaque candidat·e à l'élection présidentielle. Des engagements simples et vérifiables. Les réponses — comme les absences de réponse — seront rendues publiques.
À chaque question, une réponse attendue : oui, en partie, non — ou le silence, que nous rendrons visible.
Chaque témoignage commence par « Je suis Léa ». Les prénoms et les détails identifiants sont volontairement absents : Léa est un collectif, pas une personne à exposer.
Avant de vous lancer, trois petites choses :
Et promis : rien ne sort sans votre feu vert.
J'ai un doctorat, une thèse, des années de recherche. Et je donne des cours à la fac, payée sous le SMIC : on me paie l'heure devant les étudiants, jamais la préparation, ni les copies, ni les examens. Mes cours de janvier, je les ai touchés en juillet.
L'an dernier, j'ai postulé partout, n'importe où. Un fast-food m'a refusée : trop diplômée. J'étais prête à ranger les légumes dans un magasin bio ; je revois encore le patron qui ne comprenait pas, qui a dû me croire en pleine crise existentielle. Je n'étais pas en crise existentielle : j'étais en crise alimentaire.
Sans l'aide de mes proches, je n'aurais pas eu le chômage — juste le RSA. Comme tant d'autres qui ont eu une bourse d'excellence avant d'être jetés à la poubelle.
Alors non, ce n'est pas un appel à l'aide. C'est une sommation. Payez ce que vous devez, ou vous verrez ce qui reste de vos facs le jour où nous cesserons de les faire tourner gratuitement.
Je suis Léa, et je ne vais pas me taire.
Des années de vacations, puis enfin un CDD LRU. Aujourd'hui, cela fait plus de huit ans que je travaille pour une même université — toujours payé au lance-pierre, sans aucune progression de salaire : mon contrat ne compte pas l'ancienneté.
On me confie les charges administratives dont les titulaires ne veulent pas. Je suis là presque tous les jours, quand certains n'apparaissent qu'à l'occasion. Et même avec un salaire fixe sur douze mois, il semble impossible de me payer à temps et du bon montant. Je m'accroche à la maigre promesse d'une « CDIsation » qu'on m'a vendue, dès le début, comme ma seule issue.
Je me bats pour garder une vie qui ne se résume pas à des journées commencées à 8 h et finies vers minuit, week-ends et vacances compris. Devant les collègues et les étudiants, je fais bonne figure. À l'intérieur, je suis tétanisé : dire « non », ce serait signer mon arrêt de mort académique.
Après quatre ans de thèse, heureusement financée, j'ai jonglé : ATER, postdoc — l'équivalent de quatre contrats en six ans —, vacations dans trois institutions réparties sur deux villes distantes de 500 km, missions en bureau d'études. Cumuler pour manger et rester visible, c'était accepter des postes payés au rabais — et, au passage, perdre mes droits au chômage, face à un Pôle emploi qui ignore tout du fonctionnement, opaque mais réel, de l'ESR.
Six ans de galère, de cumul et de nomadisme. Trois qualifications CNU. Je ne sais plus combien d'auditions, de classements en deuxième position. Ma vie de couple détruite. Des semaines de sept jours, parce que les articles s'écrivent le soir et le week-end. Puis, au moment où j'allais renoncer, la chance : un classement en première position, une titularisation.
La dégradation constante des conditions de travail dans l'ESR tue — parfois brutalement, souvent de façon sourde et lente. Je suis ressorti de ces six années avec une maladie auto-immune que la médecine relie au stress et au surmenage, et qui ne me lâchera plus. Je suis loin d'être le seul.
Léa est résistante. Mais, comme tout être humain, elle est fragile — et elle mérite la santé, l'épanouissement et la dignité.
Un doctorat en histoire contemporaine, bientôt treize ans d'enseignement à l'université. Chaque année, la même danse : des cours reconduits et d'autres qui s'ajoutent, pour combler les trous d'un titulaire muté ailleurs ou en décharge. À nouveau des cours à préparer, souvent dans l'urgence, avec pour seule consigne : « faites ce que vous voulez, vous êtes libre. » Une liberté aux airs de contrainte, une préparation longue et exigeante — parfois pour une seule année.
Des corrections, des surveillances, des mails en pagaille. Je suis visiblement assez qualifié et compétent pour couvrir tous les cours disponibles. Mais pas de poste de MCF — surtout quand on n'est ni agrégé ni normalien, ce statut qui fait office de sélection officieuse dans la masse des candidatures. Une paye misérable et, peut-être le plus dur, une reconnaissance quasi nulle. Parfois, au détour d'un couloir ou d'un mail : « votre statut n'est pas acceptable ». Et puis rien ne change.
Le système lui-même est d'une grande violence. Souvent pas de salle pour les vacataires : deux heures de battement entre deux cours ? La cafétéria. La salle des professeurs nous est fermée. Des photocopies ? Pas de clef, pas d'accès : ce serait « trop de logistique » vu le roulement des non-titulaires.
L'indice de l'heure de vacation n'a pas bougé depuis des lustres. Reste un mépris institutionnel diffus — le symptôme d'une université au bord de l'essoufflement.
Doctorante en troisième année, ma thèse n'est pas financée. J'ai candidaté deux fois à un contrat doctoral ; deux fois, refusée — sans jamais vraiment comprendre pourquoi. Les commissions décident, mais de l'autre côté il reste bien peu pour saisir ce qui a fait la différence, et le doute s'installe : les dossiers, les réseaux, l'entre-soi.
Alors je travaille à côté de ma thèse pour pouvoir la mener : des cours, d'autres emplois, cette gymnastique permanente entre gagner sa vie et faire de la recherche — un travail immense qui, parce qu'il n'est pas payé, peine à être reconnu comme tel.
Je sais que j'ai de la chance : ma famille peut m'aider. Longtemps, ça m'a fait douter de ma légitimité à parler de précarité. Mais la précarité n'est pas un concours de souffrance. Pendant que certain·es sont payé·es pour faire leur thèse, d'autres doivent travailler pour la faire — et quelques années plus tard, nos dossiers seront côte à côte, avec les mêmes attentes, comme si nous avions eu le même temps et les mêmes moyens.
J'aime profondément ce que je fais et je rêve toujours de devenir enseignante-chercheuse — mais avec la boule au ventre à l'idée qu'après toutes ces années, il n'y ait simplement pas de place. Alors je ne veux pas seulement qu'on me dise que je suis courageuse : je ne veux pas que le courage devienne la réponse à la précarité.
Docteur en philosophie depuis peu, après quatre ans de thèse dont trois financées. J'ai eu un enfant au milieu de mon doctorat, et j'ai vite compris que ce serait un problème : aucun congé prévu — au mieux un an sans solde —, l'obligation de rendre le manuscrit au bout de trois ans, et cette petite phrase entendue plus d'une fois, « quelle idée de faire un enfant pendant une thèse ». Et encore, je suis un homme ; je n'ose imaginer si j'avais été une femme.
Je ne suis pas passé loin du burnout : les vacations pour compléter mes revenus, les publications obligatoires pour espérer se qualifier, les séminaires, les colloques. Financièrement, tout juste la tête hors de l'eau. Aucune perspective de carrière ne m'a jamais été présentée — j'ai dû constater seul le nombre dérisoire de postes dans mon domaine, jusqu'aux plus précaires.
À la fin de mon contrat doctoral, au chômage, ma thèse prolongée d'un an sans un euro de plus, je suis resté cinq mois sans indemnités : certains de mes contrats de vacataire ne « rentraient pas » dans les cases de France Travail, faute de fiche de paie mensualisée.
Aujourd'hui, pour compléter ce chômage, j'interviens dans quatre écoles, sur trois lieux, jusqu'à trois heures de chez moi. Je reçois les contrats la veille, sans certitude d'être payé, en avançant des frais qui dépassent parfois 1 000 €. Certains jours, je pars à 6 h et rentre à 22 h : je ne vois pas mon fils.
J'ai failli ne pas témoigner : je me disais que mon cas était la norme, et qu'il y avait pire. Et je me suis dit que c'était exactement ça, le problème. Tout juste docteur, j'envisage déjà de me reconvertir.
Docteur depuis quinze ans. Après dix ans à changer de ville et à enchaîner les contrats, dans le supérieur comme dans le privé, j'ai répondu il y a six ans à une offre pour monter un projet d'enseignement. Je suis devenu enseignant-chercheur, avec des responsabilités propres au projet.
Contrat d'un an, renouvelable. Chaque été, j'attends de savoir s'il le sera. Un horizon à court terme, mais le projet me plaît, et l'on évoque régulièrement — sans jamais s'engager — une pérennisation.
Au bout de six ans, un nouveau renouvellement obligerait l'université à me titulariser : les ressources humaines refusent, et me voilà au chômage. On me remplace en catastrophe par d'autres précaires, pour assurer les cours que je gérais.
J'ai fait ma thèse en travaillant, en enchaînant des vacations dans plusieurs établissements à la fois. Pendant cinq ans, ni week-ends, ni vacances, ni temps libre, ni projets personnels.
Ni mutuelle, ni congés payés, ni arrêt maladie possible. Seules mes heures en classe étaient payées — jamais la préparation, ni les corrections, ni les mails. Et payées au hasard, quatre à cinq mois après : impossible de savoir ce que je gagnerais le mois suivant.
Docteure en 2022, j'enchaîne depuis les CDD, sans pouvoir avancer dans ma vie personnelle. J'ai décroché un post-doc sur un projet européen : 1 700 € pour en assurer le volet scientifique et la coordination. Mon contrat s'achève, et je suis épuisée de chercher une place dans un système qui ne semble pas vouloir de moi.
Tout sacrifier — mon temps, mon équilibre, jusqu'à mon lieu de vie, puisqu'il faudrait accepter de déménager n'importe où. On ne parle plus de service public, ici, mais d'un sacrifice sans fin, qui nous tue à petit feu.
Vacataire dans une université parisienne, chargé de TD, avec un contrat courant de septembre à janvier. En juin de l'année suivante, on me « convoque » pour surveiller des examens de rattrapage — au prétexte que ce serait dans mon contrat. Un contrat pourtant terminé, noir sur blanc, six mois plus tôt.
J'avais déjà été payé, pendant mon master, pour ce même travail de surveillance. Je refuse. Et là, le chantage : « On était prêts à te garder l'an prochain… mais si tu le prends comme ça… » — une « solution » dont il n'avait pourtant jamais été question avant.
J'ai tenu bon, et refusé. Mais si j'ai pu le faire, c'est parce que je ne tenais pas à rester. J'imagine que ce genre de chantage est très courant — et que celles et ceux qui espèrent, eux, cèdent.
Des centaines d'heures de cours, des publications, un investissement constant dans la vie collective du laboratoire et de la discipline. Mais surtout, chaque année, des candidatures par dizaines — et autant de refus. Le tout pour décrocher, peut-être, un contrat court qui ne servira qu'à financer les candidatures de l'année suivante.
Après une quarantaine de candidatures chronophages, un semestre d'attente et beaucoup de refus, j'obtiens enfin un poste d'ATER. Je déménage pour le prendre, dans une ville où je ne connais personne — parce que je sais que je ne pourrai pas financer les trajets. Même charge horaire qu'un MCF, pour un salaire dérisoire au vu du coût de la vie. À cela, je m'attendais : j'avais tant espéré ce contrat, après des vacations payées six mois en retard et sans contrat.
La surprise est venue d'ailleurs. Des professeurs qui me demandent d'assurer l'un de leurs cours « pour donner un coup de main » — sans être payée pour un CM. Les remarques passives-agressives sur la nécessité d'être présente pour surveiller, organiser les rattrapages, jusque dans des matières que je n'enseigne pas. Et, dès la première semaine, le conflit, parce que j'avais refusé des heures supplémentaires — pourtant interdites aux ATER — à titre gracieux, « pour aider ».
Je ne suis pas certaine que ma passion pour l'enseignement suffise à me porter.
Un parcours brillant, les mentions jusqu'au doctorat, puis une thèse financée à l'étranger — en pleine pandémie, et sous l'emprise d'un abus de pouvoir de mon encadrement, dans une équipe sans transparence. J'ai pu soutenir, mais je me suis retrouvée lâchée : sans article, sans post-doc pour enchaîner.
De retour en France, ni chômage ni RSA : sans mon conjoint, je n'aurais pas survécu. J'ai découvert l'enseignement précaire — un « CDD d'usage » payé à l'heure, une « liberté de chaire » qui voulait surtout dire des cours à créer de A à Z, sans support ; des réunions et formations gratuites ; un volume si faible que mes transports n'étaient pas remboursés. Un milieu opaque, dont on n'apprend les règles qu'en étant « du sérail » — ce que je n'étais pas.
Dans le privé, « trop qualifiée » ; après trois ans, j'ai dû reprendre un master. Mes ami·es achètent un appartement, attendent un deuxième enfant ; moi, ma situation m'interdit toute projection. J'ai aujourd'hui un post-doc mené de front avec ce M2, dans une course effrénée à publier.
Ma décision est prise : je quitterai l'ESR. Mais l'angoisse reste entière — quel travail, dans quelle ville ? Pour l'instant, pas de réponse.
Huit ans d'études, un master et une thèse à l'EHESS. Huit articles dans des revues à comité de lecture, un essai publié à La Découverte, deux ans d'ATER, un postdoc à Bruxelles.
Et aujourd'hui ? Je vis des minima sociaux. C'est devenu le seul moyen de continuer à écrire et à enquêter en France : il n'y a pas de postes — et les rares qui existent sont si précaires (vacations, postdoc d'un an) qu'ils ne laissent aucun temps pour la recherche.
Quatre ans maîtresse de conférences contractuelle (CDD LRU) dans une grande université. Quatre ans de service complet : enseignement, six à dix mémoires de master encadrés chaque année, recherche, projets internationaux, vie du département. J'y ai beaucoup appris, et beaucoup donné.
Cette année, on a annoncé que mon poste serait supprimé, remplacé par un ATER. Rien ne s'opposait légalement à ma candidature — sauf qu'entamer une cinquième année ouvrait droit à une requalification en CDI : « incompatible avec la politique de l'établissement ». J'ai candidaté quand même. Ce matin, via Galaxie : candidature non retenue.
Comment être jugée compétente pour assurer tout cela pendant quatre ans — et ne plus trouver sa place dès que l'établissement redéfinit ses postes ? Je ne raconte pas cela pour contester un recrutement, ni avec amertume : ces années furent riches. Mais parce que ce n'est pas un cas isolé.
C'est un mode de fonctionnement — qui fragilise les personnes, les parcours, et, à terme, l'université elle-même.
Doctorant contractuel financé de 2017 à 2020, j'enchaîne depuis les contrats précaires. D'abord deux « demi-ATER » — des CDD de six mois — en alternant contrat et chômage. Puis « doctorant-chômeur-vacataire » pour finir ma thèse. Un troisième demi-ATER, après avoir dû refuser un ATER de douze mois proposé trop tard par une autre université. Et un printemps où l'on a donné mon demi-ATER à un doctorant, sans même me prévenir.
Depuis, je cumule : vacataire dans deux établissements, dont un à 300 km de chez moi, frais de déplacement non remboursés ; une lourde charge de cours d'agrégation à préparer tout en étant professeur contractuel dans le secondaire. À l'automne 2025, j'ai fini par décrocher un postdoc par mes propres moyens — sans cesser d'enseigner ailleurs comme vacataire. En septembre 2026, je suis vacataire dans trois établissements différents. Mon postdoc s'achève en décembre, sans rien après : sans doute de nouveau au chômage.
Ce qui pèse le plus, c'est le manque de considération. Des titulaires souvent ignorants de notre réalité ; une administration compatissante mais débordée ; France Travail qui ne sait que faire d'un statut aussi précaire. Et cette petite musique : on vous fait miroiter un hypothétique poste pour vous « refourguer » des heures — « c'est bon pour ton CV ! », présenté comme un service qu'on nous rendrait. Difficile, alors, de refuser.
Des années de stress, avec des effets sur ma santé. Trop de responsabilités pour mon statut, trop de travail pour ce que je gagne. Et malgré tout, j'essaie de bien faire — d'abord pour les étudiants. Même cette exigence-là finit par se retourner contre moi.
Enseignante contractuelle dans le secondaire depuis quinze ans, et mère de famille. J'ai préparé un doctorat — non financé — en travaillant à temps plein : sept ans de soirées et de vacances.
Je voudrais rejoindre l'université, mais on me répond que je n'ai pas assez enseigné dans le supérieur. J'ai décroché un ATER : j'étais heureuse, ce poste allait m'ouvrir des portes. Sauf que le salaire, trop bas et interdisant tout complément en vacations, ne permettait pas de faire vivre ma famille. J'ai dû me désister.
Pour devenir enseignante-chercheuse, quelle solution me reste-t-il ? Sacrifier deux ans de salaire ? Sacrifier ma famille ? Ces postes d'ATER, si mal payés, ne sont tenables que par des jeunes sans charges — ou avec d'autres revenus.
Alors je reste contractuelle, dans le secondaire comme dans le supérieur, à cumuler pour de maigres rémunérations et une piètre reconnaissance. Voilà dix ans que je fais de la recherche juste par passion.
Chargé de cours depuis 2006 : cette semaine, je fais ma vingt et unième rentrée universitaire. J'ai soutenu mon doctorat en 2014 ; pour financer mes études, j'avais toujours travaillé, souvent plusieurs emplois à la fois.
Je suis qualifié par le CNU dans deux sections, et j'en suis déjà à ma troisième qualification — elle ne vaut que quatre ans. Je passe des auditions pour des postes de maître de conférences, mais l'entre-soi universitaire prend toujours le dessus.
Alors je garde un emploi alimentaire pour continuer à enseigner. À quelques heures près, je fais pourtant exactement le même travail que mes collègues titulaires : 187 heures d'enseignement par an, en plus d'un emploi de 38 heures par semaine.
Un samedi entier à surveiller un partiel. Non payé : ce n'est pas « une heure de cours ». La correction des copies non plus. On rémunère la façade et on efface le reste.
À la fin de mon contrat, je dois continuer à travailler tout en étant au chômage. L'université et son prestataire, censés m'indemniser, le font avec des mois de retard, de façon irrégulière, et jamais pendant les vacances. Pour continuer mon doctorat, j'ai dû emprunter plusieurs milliers d'euros à mes colocataires.
Cinquième année de postdoc. Je crois profondément à une recherche internationale, ambitieuse, qui dépasse les frontières de l'Hexagone. Mais l'obligation implicite de passer des années à l'étranger est très dure à porter — et on ne prévient pas assez les doctorant·es de cette difficulté.
Pour moi, ça a été la Scandinavie : deux ans où je me suis senti profondément seul. Il faut s'investir à fond pour se faire un réseau d'amis ; et quand ça finit par marcher, il faut repartir, en laissant tout derrière soi, sans vraiment réussir à garder le lien. Les bourses Marie Curie imposent d'ailleurs, elles aussi, de repartir à l'étranger — même quand on a déjà fait un postdoc loin de chez soi, contre son gré.
S'y ajoutent des injonctions contradictoires. Des salaires de postdoc misérables, des universités sans moyens pour monter les projets — et un pays coincé entre deux époques : un système à l'ancienne, où il faut encore beaucoup publier en français, et les nouvelles exigences de productivité internationale (bourses européennes, H-index, citations, publications en anglais).
Résultat : on candidate à des postes CNRS qui n'appliquent pas les mêmes critères d'une section à l'autre. Certaines sont hyper internationalisées — les sciences cognitives, par exemple ; d'autres, comme la sociologie ou l'anthropologie, à peine. Ici, ce sera « Science, Nature, ou rien » ; là, un article dans une revue nationale à faible impact fera votre carrière. C'est absurde, et parfaitement contradictoire.
J'étais systématiquement payé en retard par l'université, qui refusait en plus de prendre en charge mes frais de transport. J'ai cherché de l'aide un peu partout, sans rien trouver — jusqu'à ce qu'on me parle de la CGT FERC Sup et de sa campagne d'accompagnement des vacataires.
Grâce à elle, j'ai déposé un recours au tribunal : avant même toute condamnation, j'ai obtenu ma paie. Et ça n'est pas resté sans effet collectif — ce précédent a obligé la fac à rembourser aussi les frais de transport d'autres collègues. J'ai rencontré ces personnes dans la même situation, et on s'est organisé·es en se syndiquant.
Aujourd'hui, ensemble, on mène des actions juridiques d'ampleur, mais aussi des grèves — en solidarité avec d'autres salarié·es précaires et avec les étudiant·es, par exemple face à la hausse des frais d'inscription pour les étudiant·es étrangers·ères.
Syndiquez-vous.
J'ai réalisé ma thèse en trois ans sans financement, en travaillant à temps partiel et en assurant des vacations d'enseignement. Je n'aurais jamais pu mener ce projet sans le soutien matériel de mon compagnon.
Après ces trois ans de sacrifices financiers, j'ai eu « la chance » d'enchaîner deux contrats d'ATER. Les ATER sont (encore) moins bien payés que les doctorants sous contrat, et font souvent face à des frais de transport délirants : ils prennent des postes éloignés de chez eux et ne sont pas éligibles au remboursement de leurs frais.
Après ça, j'ai eu la chance d'être recrutée sur un poste de titulaire. Mais soyons clairs : j'ai pu faire tout cela parce que j'étais « riche », c'est-à-dire que j'avais une famille pour me soutenir matériellement.
Je vis dans la peur. Depuis le début de ma thèse, je vais de désillusion en désillusion. Autour de moi pleuvent les cas de chercheurs et chercheuses aux dossiers brillants, mais sans poste ni post-doc.
Le doctorat est présenté comme un diplôme d'excellence ; pourtant il ne garantit aucun avenir. Pire : si j'en crois le terrain et les discussions de tous les jours, il semble surtout garantir de ne pas en avoir.
« CDI de mission scientifique. » On m'a fait signer un contrat à durée indéterminée qui s'arrête à la fin du projet. J'ai mis des mois à comprendre que ce CDI-là ne me protégeait de rien.
Payée en février pour des cours donnés en octobre. Entre les deux, j'ai vécu sur mon découvert. On nous demande d'être rigoureux ; l'administration, elle, peut attendre quatre mois pour nous payer.
Trois ans de vacations dans la même UFR. Chaque année je réenvoie le même dossier, chaque année on me dit que « le poste viendra ». Il n'est jamais venu. J'ai fini par comprendre qu'il n'était pas prévu qu'il vienne.
J'avais renoncé à mon projet de thèse, faute de financement. Puis un appel est sorti, proche de ma thématique. J'ai monté un nouveau projet à côté de mon emploi de 40 heures. Admissible, j'ai passé l'oral — et je n'ai pas eu le contrat : mon profil n'était, paraît-il, pas assez « adéquat ».
Quand j'ai voulu comprendre, on m'a surtout demandé de me taire. À chaque question, la même réponse : la souveraineté du jury, qu'aucune règle — déontologique, éthique ou juridique — ne viendrait limiter.
J'ai cumulé trois emplois pendant un an, puis j'ai fini par obtenir un contrat de thèse à l'étranger. J'ai déménagé, tout recommencé ailleurs — et j'exerce enfin le métier pour lequel j'avais été formée. Aujourd'hui, je ne veux pas rentrer en France. Ou alors pour changer complètement de voie.
J'ai juste envie de brûler mon diplôme de thèse.
Comme beaucoup, j'ai tout bien fait : ATER, post-doc, des campagnes avec les secondes places qui s'accumulent, les articles, le livre chez un éditeur — et tout ce que personne d'autre ne veut faire. Mon seul « tort » : ne pas aller aux colloques pour le café et les apéros.
Et au bout ? Tout le monde se fout de ce qu'on produit — les collègues, l'administration, parfois même les étudiant·es, qui ignorent ce que notre précarité fait à leur formation. Nos articles ne sont ni lus ni payés ; pire, il faut parfois payer pour être publié, voire pour se lire soi-même.
En 2008 déjà, sur les forums, c'était la misère. Alors, honnêtement : qui peut encore y croire ?
J'ai fait ma thèse à l'étranger, en anglais. En France, cela suffit à vous desservir : le système se méfie des parcours qu'il juge « trop » internationaux, et pénalise la mobilité au lieu de la reconnaître.
Ma thèse a pourtant été saluée par le jury et publiée telle quelle par un éditeur reconnu. Cela n'a rien changé : ni qualification aux fonctions de maître de conférences, ni poste, ni contrat, ni même un ATER. Car la vraie règle, personne ne l'écrit : si vous n'êtes pas assez socialisé·e dans le milieu universitaire parisien, voilà ce qui vous attend.
Au dixième refus sur un poste d'ATER ou un contrat LRU, une université a au moins eu l'honnêteté de me le dire : on recrute d'abord celles et ceux qui sont déjà qualifié·es, ou déjà en interne. Des collègues au dossier plus mince, mais mieux né·es et mieux placé·es, ont eu le poste.
Un professeur me l'a presque dit avec bienveillance : chaque université cherche surtout à « sauver » celles et ceux qui sont dans la précarité depuis des années. Autrement dit, réussir, publier, être reconnu·e par un jury ne suffit pas.
On peut tout faire comme il faut, et rester à la porte.
Un collectif de chercheuses et de chercheurs de l'université française — titulaires comme précaires — réuni·es autour d'une conviction : la précarité académique n'est pas une fatalité, et d'autres pays l'ont prouvé. Certain·es d'entre nous travaillent sur le droit comparé de l'emploi scientifique en Europe ; c'est de là que vient la filiation assumée avec #IchBinHanna. Pour comprendre les structures de précarité qui l'ont fait naître, on peut lire l'analyse « Hanna contre Goliath » (Sociétés contemporaines, 2023).
Nous avançons sous le nom collectif de Léa plutôt que sous nos noms propres — non par goût du secret, mais parce que ce mouvement documente un système, pas des personnes, et parce que plusieurs d'entre nous sommes directement concerné·es par la précarité décrite ici.
Ce que vous écrivez arrive donc entre les mains de gens qui connaissent ce terrain de l'intérieur, et qui en feront un manifeste et une adresse aux candidat·es à la présidentielle.
Je suis Léa est un mouvement indépendant, non partisan et à vocation pluraliste. Nous sollicitons toute personne, institution, organisation syndicale, association et force politique démocratique prête à soutenir des mesures précises contre la précarité dans l'ESR.
Votre récit sera relu et anonymisé avant toute mise en ligne, et publié seulement si vous l'autorisez. Ne mettez personne en cause nommément et n'indiquez rien qui puisse vous identifier si vous ne le souhaitez pas. Le formulaire s'ouvre sur notre espace sécurisé, hébergé dans l'Union européenne.
Rédiger mon témoignage →Documenter, vérifier les chiffres, rédiger, interpeller : tout cela prend du temps et coûte de l'argent. « Je suis Léa » est indépendant et ne vivra que de vos soutiens. Chaque don finance une brique concrète.
Payer le nom de domaine et l'hébergement pour un an — la vitrine du mouvement, sans publicité ni traceur.
Un policy brief documenté : recherche, vérification des chiffres, mise en forme. De quoi transformer des témoignages en preuve.
Porter les revendications jusqu'aux candidat·es à la présidentielle : adresses publiques, tribunes, présence dans le débat.
Frais d'avocat·e, de procédure, d'expertise : de quoi faire valoir devant les tribunaux les droits que les établissements bafouent, comme d'autres l'ont déjà obtenu.
Transparence totale. Nous demandons des comptes à l'université ; nous nous les appliquons à nous-mêmes. Chaque euro reçu et chaque dépense engagée seront rendus publics, et chacun·e pourra voir précisément ce que son don a financé, et ce qu'il a permis de faire avancer.
Nous fixerons un jour unique. Ce jour-là, une vingtaine à une trentaine de personnes prêtes à témoigner publiquement publient en même temps, pendant que nous faisons remonter les voix anonymes du site. Partir d'un coup, plutôt qu'en ordre dispersé, pour créer un vrai moment de visibilité à l'approche de la présidentielle.
Deux cercles se complètent : celles et ceux qui peuvent s'exposer — titulaires, ancien·nes précaires, soutiens — donnent un visage ; les témoignages anonymes protègent celles et ceux qui, aujourd'hui, ne peuvent pas se montrer. Le courage des un·es protège l'anonymat des autres.
Nous lançons dès que 30 personnes se sont engagées à relayer publiquement le jour J — sur LinkedIn, Bluesky ou ailleurs. C'est vous qui déclenchez le départ.
Le geste, le jour J, est simple : un mot de soutien avec #JeSuisLea et le lien du site. Vous avez connu cette précarité et occupez aujourd'hui un poste ? Témoignez en soutien avec #JaiEteLea.
Je relaie le jour J →